Une brève histoire du disque #2

La machine qui parle ... en théorie!

1877, Thomas Alva Edison a 30 ans. Le télégraphe, formidable invention qui n'est rien d'autre que le premier moyen de communication en temps réel à distance (littéralement télégraphe signifie "qui écrit à distance") a changé la donne sur la place financière New Yorkaise. L'actualisation en direct des cours de l'or qu'il a permise a fait de Wall Street un marché d'envergure dans le monde des affaires. Quelques années seulement après son arrivée à New York, Thomas Edison a profité de cette effervescence, et son propre sens des affaires l'a conduit à fonder un laboratoire d'invention prolifique, qui aura déjà une centaine de brevets déposée lorsque celui du phonographe le sera, en 1877. Une année auparavant, Gray et Bell avaient déposé celui du téléphone, et il s'agissait pour Edison, qui n'était rentré dans cette course que trop tard, de se démarquer dans l'aventure de la transmission de l'information sonore: les enjeux financiers étaient énormes.

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C'est un tout autre personnage que nous recontrons dans le Paris des années 1870. Enfant d'une famille d'intellectuels engagés et artistes, il multiplie les domaines d'activité dans lesquels sa brillance d'esprit fait mouche. Il travaille sur le télégraphe, cette même invention qui avait passionné Edison et bien d'autres, et en propose une version automatique. En 1869, il présente à la Société française de photographie un traité sur la photographie en couleurs, qui est à l'origine du procédé actuel de trichromie! Il est professeur de chimie à l'institut des sourds-muets, on le retrouve en 1871 comme aide-major au service de la Commune de Paris, il pressent le cinéma, il est un poète reconnu et actif du Chat Noir, il recontre Rimbaud, est logé par Verlaine pendant la Commune, ... et a des idées sur l'enregistrement du son! Il présente le 30 avril 1877 devant l'Académie des Sciences un paléographe, fonctionnant sur le même système dont Edison déposera le brevet en fin décembre de la même année. Il est toutefois généralement admis que les deux hommes n'aient pas eu connaissance de leurs travaux réciproques.

Il décrit son paléographe ("voix du passé") comme un appareil qui, après avoir recueilli un son par un pavillon - le même que celui du phonautographe de Martinville, ferait vibrer une membrane en caoutchouc, sur laquelle serait fixée une aiguille qui s'agiterait alors, et tracerait un sillon sur un disque rotatif de métal recouvert de noir de fumée. Ce disque serait alors plongé dans un bain d'acide qui n'attaquerait le métal que là où il aurait été mis à nu par l'aiguille. Il se creuserait alors un sillon, qu'il serait possible d'écouter, en faisant repasser l'aiguille dedans, qui en reproduirait les mouvements, faisant vibrer la membrane en caoutchouc, qui ferait vibrer l'air dans le pavillon, pour que le son soit audible! Et tout cela fonctionnerait sans électricité... Cette fois-ci, le concept est posé, et ne changera plus! 

Description Paléographe
Si cette invention avait été concrétisée, nous aurions eu le premier disque cette année là, mais par manque de moyens ou de réactivité, d'esprit d'affaire, de temps, ou peut-être à cause de son alcoolisme notoire - il était un grand consommateur d'absinthe, son idée ne verra pas le jour. Malgré le génie de cette idée, il ne trouva personne pour financer la construction d'un prototype. Il ne put que déposer un pli cacheté le 30 avril 1877 auprès de l'Académie des Sciences, expliquant le principe de sa machine. On en retrouve une copie dans les Comptes rendus hebdomadaires, après que Cros ait demandé à décacheter le pli en décembre 1877, pour revendiquer l'antériorité d'une machine qui aura un succès énorme par la suite. 

Mais, malgré ce pli, qui juridiquement n'a pas la même valeur qu'un brevet déposé en bonne et due forme, il ne sera jamais possible à Charles Cros de s'attribuer la primauté de cette invention. 

Thomas Edison a en effet avant la fin de l'année 1877 fabriqué un prototype et celui-ci fonctionne! Le principe est le même, si ce n'est que le support n'est pas un disque maus un cylindre. Ca aussi, Cros l'avait imaginé, de manière à optimiser la surface d'enregistrement disponible. Il est vrai que le centre d'un disque rotatif n'est pas facile, ni à graver, ni à lire. Edison mis au point sa machine dans les dernières semaines de 1877, et cette fois-ci c'est un Mary had a Little Lamb, une comptine anglo-saxonne équivalente du Il pleut, bergère, qui est le premier enregistrement que l'inventeur fait! Très vite, il mutiplie les démonstrations, et devant un public parfois incrédule et cherchant à découvrir le pot aux roses, imaginant un homme caché quelque part et qui parle, il devient rapidement le seul à être reconnu dans cette affaire. 

Charles Cros ne se remettra jamais de cette déconvenue; il accentuera son alcoolisme et mourut quelques années après à l'âge de 45 ans. Dans un éloge funèbre rendu par son ami & poète Alphonse Allais au Chat Noir, il est évoqué l'existence de la concrétisation de la machine de Cros, mais il est peu probable qu'elle n'ait jamais existé, et que cet hommage soit au moins partiellement romancé. Allais poursuit à propos de son ami disparu: "Que lui manqua-t-il pour devenir un homme arrivé, salué, décoré ? Presque rien, un peu de bourgeoisisme servile et lâche auquel sa nature d’artiste noble se refusa toujours."

La machine d'Edison quant à elle, est au point, et il en imagina une multitude d'utilité, sans pour autant avoir à l'idée qu'elle serait à l'origine de la reproduction musicale à grande échelle quelques années plus tard. Le phonographe à cylindre est né, et reste un objet emblématique de cette fin du XIXème siècle bouillonnante... Sa vie sera longue et ses améliorations seront nombreuses